Maladies rares : le patient au centre de la recherche

Examen ophtalmologique (crédit: Inserm/P.Delapierre)

16/03/16

« Les maladies rares sont rares, mais les malades sont nombreux », telle est la devise que l’on peut lire sur le portail national Orphanet. Et pour cause, avec 8000 maladies recensées à ce jour, touchant 1 individu sur 2000, ces affections représentent déjà plus de 3 millions de personnes en France. Qu’en est-il de la prise en charge des patients et de la recherche ? Un état des lieux avec les Pr Agnès Bloch-Zupan et Hélène Dollfus.

Sur quels types de maladies rares portent vos travaux de recherche ?


Hélène Dollfus : Lorsque l’on parle de recherche sur les maladies rares, il faut prendre en compte les deux dimensions clinique et fondamentale. Du point de vue clinique, je travaille sur un groupe de maladies, les ciliopathies, dont deux en particulier, les syndromes d’Alström et Barlet-Biedl qui entrainent, entre autres, une perte progressive et totale de la vision. Côté recherche fondamentale, nous essayons d’identifier des gènes responsables de ces maladies, mais aussi autour de nouvelles cibles thérapeutiques.

Agnès Bloch-Zupan : Je m’intéresse aux maladies rares à expressions bucco-dentaires. Les symptômes sont très variés allant des anomalies de formes, de nombre, avec des dents absentes ou en excès, à des anomalies de structures qui affectent les tissus durs comme l’émail, la dentine ou le cément. Ces symptômes sont plus ou moins prononcés et souvent associés à d’autres signes cliniques. L’hypophosphatasie  par exemple, caractérisée par un défaut de minéralisation des os et des tissus minéralisés, entraine systématiquement une perte précoce des dents de lait puis des dents permanentes chez l’adulte.

 

Quels sont les moyens et structures déployés pour la prise en charge des patients ?

 

H.D. : Les deux plans nationaux maladies rares qui se sont succédé en 2005 et 2011, notamment grâce à l’influence des associations de patients sur les pouvoirs publics, ont permis la création des centres de références maladies rares, organisés depuis en filières nationales. Ces réseaux visent la réduction de l’errance diagnostic. Il s’agit ensuite d’optimiser le parcours de vie du patient. Dans le cas du centre de référence CARGO, dédié aux maladies rares de l’œil, l’équipe propose de la rééducation adaptée à la vie quotidienne, des aides techniques visuels pour, par exemple, le poste de travail du patient. Le centre est intégré au service de génétique médicale qui collabore avec tous les services des HUS. Les patients peuvent être orientés vers nous par ces services, leurs médecins, les associations de malades, voire internet.

A.B.-Z. : Le centre dans lequel j’exerce assure une prise en charge clinique et pluridisciplinaire. Nous aidons le patient à conserver son capital dentaire par des soins adaptés, à l’aide de plateaux techniques spécialisés, mais aussi par un accompagnement et une sensibilisation à la santé et à l’hygiène bucco-dentaire.

 

Comment s’opère la transition vers la recherche fondamentale ?

 

H.D. : Nous travaillons en continu entre le patient et la recherche scientifique. Il s’agit d’identifier et de reconnaitre chez chaque patient les gènes défaillants pour améliorer le suivi clinique et prodiguer des conseils génétiques aux familles, par exemple dans des perspectives de diagnostics prénatal ou préimplantatoire. On essaie aussi de comprendre, disséquer les mécanismes d’une maladie en étudiant des modèles cellulaires ou animaux. L’ultime réussite est de revenir vers le patient avec un nouveau médicament.

A.B.-Z. : Les patients sont très intéressés et volontaires ; c’est une grande chance, car ils sont conscients que la recherche prend du temps. Dans le cadre d’un projet INTERREG IV, nous avons conçu en collaboration avec le laboratoire de génétique médicale et l’IGBMC un outil de séquençage de l’ADN qui permet d’interroger simultanément 500 gènes impliqués dans les maladies rares à expressions bucco-dentaires. Ces analyses nous aident à préciser le diagnostic et à identifier des cohortes de patients présentant des défauts similaires. Une démarche plus pertinente en termes de recherche, mais aussi de prise en charge médicale.


Pour quels résultats ?

 

A.B.-Z. : Nous avons par exemple réussi à identifier chez une jeune patiente, qui présentait une épilepsie et un émail malformé et coloré, une mutation dans le gène responsable du syndrome de Kohlschütter Tönz. Ce résultat a permis de poser un nom sur la maladie après treize ans d’errance diagnostic. Un modèle murin est en cours de développement pour l’étudier. Pour l’hypophosphatasie, un médicament vient d’obtenir une autorisation de mise sur le marché. Nous travaillons donc sur la reconnaissance des symptômes bucco-dentaires dans le cadre d’un registre afin de d’identifier sans ambiguïté les patients atteints, même modérément. Certains d’entre eux pourraient bénéficier de ce nouveau traitement.

H.D. : Le laboratoire de génétique médical est impliqué dans la découverte de plusieurs gènes responsables de maladies rares, dont cinq gènes sur les vingt déjà connus pour le syndrome de Barlet-Biedl. Nous avons aussi déposé plusieurs brevets pour des approches thérapeutiques originales autour des ciliopathies. Ces travaux précliniques sont indispensables avant d’envisager tout passage vers l’homme.

Propos recueillis par Guillaume Thépot

 

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